Addictions : comprendre la fonction d’un comportement avant de vouloir le changer
Une conduite addictive répond souvent à un besoin d’apaisement, d’oubli, de lien ou de contrôle. Reconnaître cette fonction ouvre un changement moins fondé sur la honte.
Lorsqu’une consommation ou un comportement devient envahissant, l’entourage comme la personne peuvent se concentrer sur une seule question : comment l’arrêter ? Cette urgence est compréhensible, surtout lorsque les conséquences s’accumulent. Mais vouloir supprimer le comportement sans regarder ce qu’il apporte peut rendre le changement fragile, voire augmenter la honte après chaque reprise.
Comprendre la fonction d’une conduite addictive ne revient pas à minimiser ses risques. Il s’agit de reconnaître qu’elle ne s’est généralement pas installée par hasard. Elle a pu apaiser, stimuler, protéger, créer du lien ou rendre une situation supportable. Le travail commence souvent par cette question : à quoi cela sert-il, ici et maintenant, dans la vie de cette personne ?
Au-delà de la volonté
Les discours sur les addictions sont encore marqués par l’idée qu’il suffirait de se décider. La personne entend qu’elle devrait « se reprendre », penser à ses proches ou mesurer les dégâts. Or elle les mesure souvent très bien. Elle peut ressentir simultanément le désir d’arrêter et l’impossibilité d’imaginer comment vivre sans ce produit ou ce comportement.
Cette ambivalence n’est pas une mauvaise foi. Une part de la personne veut éviter les conséquences ; une autre cherche les effets immédiats : calmer une angoisse, trouver le sommeil, se sentir appartenir à un groupe, interrompre des pensées, supporter une douleur, lutter contre le vide ou retrouver une intensité.
La volonté intervient dans le changement, mais elle n’agit pas seule. Les habitudes, le corps, l’environnement, les émotions, la dépendance physique éventuelle et les relations participent au maintien du comportement. Une approche réaliste tient compte de l’ensemble.
Les fonctions possibles d’une conduite
Un même produit ne joue pas le même rôle pour chacun. L’alcool peut faciliter les interactions pour une personne et anesthésier des souvenirs pour une autre. Le jeu peut offrir une excitation, une parenthèse ou l’espoir de réparer une difficulté financière. Les écrans peuvent distraire d’une solitude, donner un sentiment de compétence ou éviter le moment du coucher.
Parmi les fonctions fréquemment rencontrées, on peut repérer :
- l’apaisement d’une tension ou d’une anxiété ;
- l’évitement d’une émotion, d’un souvenir ou d’un conflit ;
- la recherche de plaisir, d’énergie ou d’intensité ;
- l’aide à l’endormissement ou au ralentissement ;
- l’appartenance à un groupe et le partage d’un rituel ;
- la régulation d’une douleur physique ou psychique ;
- le sentiment de reprendre le contrôle, même momentanément.
Cette liste n’est pas un questionnaire diagnostique. Plusieurs fonctions peuvent coexister et changer avec le temps. Ce qui a commencé comme un plaisir social peut devenir un moyen indispensable de tenir. Ce qui apaisait peut finir par créer davantage d’angoisse.
Observer sans se surveiller
Comprendre suppose d’observer le contexte avec curiosité plutôt qu’avec accusation. Que se passe-t-il avant l’envie ? À quel moment de la journée ? Après quelle interaction ? Quelle sensation apparaît dans le corps ? Qu’espère-t-on obtenir ? Et que se passe-t-il ensuite, immédiatement puis le lendemain ?
Cette observation peut faire émerger des séquences. Une critique au travail entraîne un sentiment d’échec ; ce sentiment devient une tension difficile à nommer ; la consommation offre un soulagement rapide ; puis la culpabilité renforce l’impression d’échec. Le comportement n’est alors pas isolé : il appartient à une boucle.
Repérer la boucle ne signifie pas qu’elle sera facile à interrompre. Cela permet cependant d’identifier plusieurs points d’action au lieu d’attendre de soi une résistance héroïque au dernier moment.
La honte entretient souvent le silence
La honte pousse à cacher, minimiser ou mentir, parfois même à soi-même. Elle réduit l’accès à l’aide et transforme chaque difficulté en preuve d’une prétendue incapacité personnelle. L’entourage peut involontairement renforcer cette honte par des reproches, des menaces ou une surveillance constante.
Un accompagnement sans jugement ne signifie pas l’absence de limites ni le déni des conséquences. Il permet de parler de ce qui s’est passé avec précision sans réduire la personne à son comportement. On peut reconnaître une dette, une violence, une mise en danger ou une rupture de confiance tout en cherchant les conditions d’un changement réel.
La responsabilité devient alors différente de la culpabilisation : répondre de ses actes, réparer lorsque c’est possible, protéger les autres et se donner des moyens concrets d’agir.
Construire d’autres appuis
Si un comportement a une fonction, son retrait laisse un vide. Une réduction ou un arrêt durable suppose souvent de construire d’autres manières d’obtenir, au moins partiellement, ce qui était recherché. Cela peut passer par des soins, un soutien social, une modification de l’environnement, un travail sur les émotions, des activités, une meilleure prise en charge de la douleur ou un accompagnement des difficultés relationnelles.
Ces alternatives ne procurent pas toujours un effet aussi immédiat. Elles demandent du temps et plusieurs essais. C’est pourquoi les reprises ne devraient pas être traitées comme l’annulation de tout progrès. Elles peuvent informer sur un déclencheur insuffisamment anticipé, un objectif trop abrupt ou un besoin resté sans réponse.
Réduction, arrêt, protection : des objectifs à préciser
La personne peut souhaiter arrêter, diminuer, espacer, réduire les risques ou simplement comprendre. Certains objectifs évoluent au fil du travail. Dans tous les cas, les risques physiques doivent être évalués. L’arrêt brutal de l’alcool, de certains médicaments ou d’autres substances peut entraîner des complications et nécessite parfois un encadrement médical.
Un médecin, un CSAPA, une équipe hospitalière ou d’autres professionnels peuvent intervenir en complément du travail de parole. Demander plusieurs formes d’aide n’est pas un échec ; c’est souvent la manière la plus ajustée de prendre en compte les dimensions physiques, psychiques et sociales de l’addiction.
Comprendre la fonction ne donne pas une solution automatique. Cela change toutefois le point de départ : au lieu de combattre une partie de soi incompréhensible, la personne peut entendre ce qu’elle tentait de résoudre et chercher des réponses qui lui laissent davantage de liberté.
Cet article est informatif et ne propose aucun conseil de sevrage individualisé. Un arrêt brutal de certaines substances peut être dangereux : demandez un avis médical. En cas d’urgence, appelez le 15 ou le 112. Pour réfléchir à votre situation, découvrez l’accompagnement en addictologie ou prenez contact.